Hugo Chávez révolutionnaire ?

Jean-Baptiste Mouttet
Mediapart

L’accession au pouvoir du Comandante a constitué un grand changement social et politique au Venezuela. Mais l‘argent du pétrole avait déjà guidé les pas de ses prédécesseurs et comme eux, Hugo Chávez n’a pas créé d’Etat-Providence.

 

Sans pétrole, pas de révolution bolivarienne, pas de mesures sociales. Le Venezuela est en effet riche, très riche. Cinquième exportateur mondial d’or noir, il produit 3 millions de barils de brut par jour. Le président socialiste Hugo Chávez a pu en plus bénéficier d’une augmentation record du cours de l’hydrocarbure depuis son accès au pouvoir en 1999. Le prix du baril se négociait alors à 11 dollars, aujourd’hui dix fois plus. Et la manne n’est pas prête de s’éteindre : le pays possède les plus grandes réserves au monde selon l’OPEP. « Avec l’argent du pétrole Hugo Chávez aurait pu bâtir un État-Providence et il ne l’a pas fait», souligne pourtant Olivier Compagnon, historien à l’Institut des Hautes études de l’Amérique latine. La sécurité sociale couvre moins de la moitié de la population, et de manière incomplète, mais d’amples programmes sociaux surnommés les «  missions » pallient cette défaillance. Entièrement financées par les revenus de l’or noir, elles s’attaquent à des domaines aussi divers que la santé, le logement, l’éducation ou encore l’agriculture.

Sur les hauteurs du barrio, ces quartiers populaires vénézuéliens autoconstruits, à Catia, Maribel Valero ouvre avec fierté la porte du dispensaire hexagonal de la mission Barrio Adentro. Ici, six jours sur sept, deux médecins cubains viennent gratuitement soigner les habitants du quartier. « Hugo Chávez a radicalement changé notre vie », dit l’assistante des médecins. Le Conseil communal, instance de pouvoir local gérée par les habitants, avait fait la demande d’un dispensaire. Ils l’ont obtenu. « Avant nous devions descendre du quartier. Le médecin était à une heure d’ici », raconte Maribel.

 

Pour elle, la rupture avec la IVe République, qui a pris fin avec la constitution adoptée sous Hugo Chávez en 1999, se rencontre « dans la vie de tous les jours ». Elle va faire ses courses au Mercal http://bit.ly/dtnFvv, à une centaine de mètres de chez elle. Les produits y sont subventionnés par l’État et donc bien moins chers que dans les autres commerces. Maribel aurait d’ailleurs du mal à faire autrement… Ces Mercal sont un partenaire quasi obligatoire des ménages les plus pauvres, qui sont confrontés à une inflation importante, à 27,6% en décembre 2011.

 

Les missions sont certes parvenues à améliorer le quotidien de nombreux Vénézuéliens. Selon des chiffres contestés par l’opposition, publiés par la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (Cepalc), qui dépend de l’ONU, la pauvreté a diminué de 20,8% entre 2002 et 2010 au Venezuela. Mais 27,8% de la population demeure pauvre.

 

Ces programmes sociaux sont adoptés dans l’urgence. C’est le cas, entre autres, de la mission logement (« Vivienda »). Le gouvernement d’Hugo Chávez construisait trop peu alors que près de la moitié de la population vit dans les banlieues autoconstruites des grandes villes, les barrios, sur des terrains instables victimes de glissements de terrain. Selon la Chambre de la construction vénézuélienne (CVC), 656 000 foyers ont été construits entre 1989 et 1998 et seulement 544 200 durant la décennie suivante, sous la présidence d’Hugo Chávez. En avril 2011, la fameuse mission Vivienda est lancée et prévoit de construire 2 millions de maisons et appartements sociaux en sept ans. A Caracas impossible de ne pas croiser plusieurs immeubles en construction. Tous les espaces vides sont comblés sans qu’un plan d’urbanisme semble avoir été pensé.

 

Les aides toujours dépendantes de l’or noir

 

Ce symptôme poursuit le pays. Hugo Chávez n’est pas le premier dirigeant vénézuélien à avoir mené des politiques sociales. Leur histoire suit en filigrane la fluctuation des cours du pétrole. Le président social-démocrate Carlos Andrés Perez (1974-79 puis 1989-93), dont le parti Action Démocratique est fustigé par les socialistes, a profité lors de son premier mandat d’un contexte économique béni, une époque surnommée la « Venezuela Saoudite ». Il a par exemple créé un système d’allocations pour les étudiants.

 

La révolution bolivarienne a, selon le libertaire Rafael Uzcátegui, responsable des enquêtes auprès de Provea (Programme vénézuélien de l’Education- Action en Droits de l’Homme) http://bit.ly/QCgPx9 etauteur de « Venezuela : révolution ou spectacle ? » (Ed. Spartacus) profité des mesures de ses prédécesseurs. C’est ainsi le cas d’une des missions phare: la « mission Robinson ». Selon le gouvernement elle aurait permis d’apprendre à lire à près de 1,5 million de Vénézuéliens. En 2005,  l’UNESCO a déclaré le Venezuela « libre d’analphabétisme ». Rafael Uzcátegui soutient que la mission Robinson s’est beaucoup inspirée du Plan Acude lancé en 1979.

 

La conclusion du chercheur est sans appel : « Selon moi Hugo Chávez n’est pas un révolutionnaire mais une continuation des principales matrices sociopolitiques qui ont dominé le Venezuela durant tout le Xxe siècle : un projet économique basé sur la rente pétrolière, un projet social qui redistribue la rente pétrolière dans des politiques qui favorisent les plus vulnérables et la concentration du pouvoir dans les mains d’un leader charismatique avec l’appui des forces armées. »

 

Le dirigeant socialiste a jusqu’à présent profité de revenus gigantesques, mais l’Histoire devrait lui inspirer la prudence… Le pétrole peut rapidement reprendre ce qu’il a donné. En 1989, les électeurs, espérant revenir à la « Venezuela Saoudite » redonnent le pouvoir à Carlos Andrés Pérez du parti social-démocrate Action Démocratique. Les cours sont alors au plus bas. Le pays se plie aux exigences d’austérité du FMI, et les prix s’envolent. Des révoltes éclatent : c’est le Caracazo. La répression fait 276 morts selon le gouvernement d’alors, 3 000 selon d’autres sources (Lire sur Mediapart : Venezuela: Capriles, premier opposant sérieux à Chavez)  « Les partis politiques et le gouvernement ont peu à peu divorcé de la réalité du pays et ont cessé d’avoir un discours visant les secteurs populaires», raconte Rafael Uzcátegui.

 

C’est justement à cette époque qu’intervient sur la scène médiatique Hugo Chávez en menant son coup d’État raté le 4 février 1992. Se présentant comme l’homme nouveau, en rupture avec les hommes politiques « corrompus » de la Ive République, il se fait élire en 1998 avec un programme destiné aux classes populaires. Pour Rafael Uzcátegui : « Hugo Chávez a revendiqué les pauvres comme acteurs politiques et a remis la pauvreté au centre de la discussion politique du pays». Ses références au « peuple », qu’il incarnerait, fonctionnent toujours. De sa maisonnette du barrio de Catia, Maribel Valero nomme Hugo Chávez « son » président.

 

Tous pour le « pétrole au peuple »

 

Dans les années 60, le parti Action démocratique utilisait déjà le même champ lexical…  « Action Démocratique se disait alors aussi parti du peuple. Ils basaient leurs campagnes sur la figure du paysan. A l’époque le Venezuela était majoritairement rural. » « Pain, terre, travail, peuple » dit la devise du parti. « Nous réaliserons le plus vieux souhait de notre peuple, que le pétrole soit vénézuélien (…) Le peuple vénézuélien a décidé d’être le sujetde sa propre histoire. Il a réalisé la volonté unanime d’avoir le contrôle souverain de sa propre richesse » : ce discours pourrait être d’Hugo Chávez. Il a été prononcé par le président Carlos Andrés Perez lors de son premier mandat le 29 août 1975. La nationalisation du pétrole et la création de l’entreprise nationale PDVSA seront effectives quelques mois plus tard, le 1er janvier 1976.

 

Aujourd’hui encore les deux candidats à la présidence s’affrontent sur ce thème. Qui redistribuera le mieux le pétrole au peuple ? Henrique Capriles, l’opposant, en tant que président « de tous » comme lui et ses partisans le répètent, déclare ainsi que : « Les revenus du pétrole doivent être pour tous les Vénézuéliens et non pour les autres pays », http://bit.ly/QZGEVp brocardant ainsi la vente de barils à prix avantageux vers la Chine ou des pays membres de l’Alliance bolivarienne de notre Amérique (Alba) comme Cuba. En échange des ingénieurs, du matériel sont envoyés pour la construction de bâtiments dans le cadre de la mission logement (« Vivienda ») ou encore des médecins cubains viennent dispenser leurs services à la mission Barrio Adentro (18.000 praticiens sont venus de La Havane au Venezuela à l’apogée du programme). Les rangs socialistes rétorquent quant à eux que si Henrique Capriles est élu l’or noir appartiendra de nouveau aux entreprises internationales.

 

L’abondance du pétrole guide les mesures des politiques. Malgré les tentatives de diversification de son économie, 45% du PIB vénézuélien dépend toujours de l’or noir en 2011, selon le chiffres du Ministère des affaires étrangères français. « Nous sommes dans un Pétro-Etat et le président n’est pas parvenu à dominer cette logique », conclue l’historienne Margarita Lopez. Au Venezuela l’argent de l’« excrément du diable » n’a pas d’odeur, et continue de diriger le pays, socialiste ou non.

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